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La Brume et le Sang · Tome I · en accès libre

Chapitre I
Le sable et le sang

Environ 3 100 mots — une douzaine de minutes. Le texte est celui du manuscrit en cours de finalisation.

Le coup arriva par la droite et ses mains avaient déjà chaud.

Riwallon pivota sur la jambe gauche, laissa la lame du secutor passer à un pouce de son flanc, et frappa le bras tendu avec le bord de sa rondache. Non pour casser l’os. Pour que le bras descende d’un cran et que le prochain coup parte moins vite.

Le bois claqua contre le métal. Un pas en arrière.

Riwallon nota. La chaleur dans les paumes. Pas la chaleur du combat, pas celle de la sueur sous le cuir. Une autre. Sourde, profonde, qui pulsait au rythme d’une chose qui n’était pas son cœur. Il classerait ça plus tard. La garde adverse s’était rétablie.

Il avança.

L’homme était une tête plus grand que lui. Épaules larges de bûcheron, casque intégralement fermé qui mangeait le visage jusqu’au menton, armure lourde. Plaques de fer sur les avant-bras, plastron épais, jambards solides. Un combattant fait pour absorber et avancer, avancer toujours, jusqu’à ce que l’autre n’ait plus nulle part où reculer.

Il se mouvait bien. Loin du pas traîné d’un colosse se fiant à sa masse, une discipline du mouvement, le poids distribué avec une conscience de soi qui ne s’inventait pas. On l’avait entraîné.

Il revint aux mains. La façon dont la droite tenait le glaive. Pas le poing fermé qui serre trop. Une prise souple, les doigts presque détendus, qui promettait de la vitesse au départ et de la précision à l’arrivée.

Quelqu’un lui avait appris ça.

Le secutor frappa.

Coup droit puissant, épaule droite en avant, tout le poids du corps derrière la lame. Riwallon laissa passer, pivota, et rendit la touche. Rondache contre la cuisse droite, à plat, pour le déséquilibrer plutôt que pour blesser. Le plastron encaissa sans broncher. Il reprit appui, attaqua de nouveau.

Cette fois-ci, plus intelligent. Feinte haute, frappe basse.

Riwallon la vit venir une fraction de seconde trop tard.

Le bord du bouclier adverse lui cogna le genou gauche. Assez fort pour que l’os vibre jusqu’à la hanche, que la douleur monte le trajet qu’il connaissait par cœur, tibia, rotule, cuisse, hanche, une brûlure qui s’installait dans le bas du dos.

Il recula. Deux pas. Trois. La jambe protesta sous lui.

Il prit la douleur, la poussa vers l’endroit où il mettait toutes les douleurs pendant un combat. L’endroit qu’il avait construit à quatorze ans et qu’il n’avait jamais nommé. La douleur s’installa.

La chaleur dans les paumes, elle, ne s’installa pas.

Riwallon serra les doigts sur le glaive jusqu’à ce que les jointures craquent.

La foule changea de ton.

Du sang dans l’eau.

Il connaissait ce son. Il l’avait entendu suffisamment de fois pour savoir ce qu’il signifiait : trente mille personnes venaient de comprendre, avant lui, qu’il avait pris un coup qu’il n’aurait pas dû prendre.

Quinze ans qu’il ne prenait pas de coups qu’il n’aurait pas dû prendre.

Le secutor avança d’un pas. La masse en lui, la discipline derrière. Pour lui, c’était une ouverture. Riwallon avait vu assez d’ouvertures pour reconnaître la posture d’un homme qui croit en tenir une.

Riwallon respira.

Une fois. Les paumes chauffèrent plus fort.

Deux. Elle remonta jusqu’au coude.

Trois. Et ne descendit pas.

Une chose se passait en lui pendant le combat.

Il en aurait peur plus tard. Maintenant, le secutor était à trois pas et chargeait.

Riwallon recula. Quatre pas. Pas plus.

Le secutor suivit. Confiant. Il avait l’habitude que les adversaires plus petits reculent devant sa masse, il s’y attendait, il le voulait, il bâtissait son combat là-dessus.

Riwallon le laissa avancer. Il regarda. Lire l’adversaire, c’était ce que le corps faisait pendant que le corps reculait. Comment la masse mangeait l’espace. Où il mettait le poids. Comment il transférait sa force d’une jambe sur l’autre.

La lame revint. Coup haut, garde basse, dans cet ordre, pour tester.

Riwallon dévia la lame avec la rondache, prit le choc en pleine paume gauche, le métal sonna contre le métal et le coup remonta dans son bras, traversa la sangle du plastron, secoua le bronze contre les côtes gauches.

La lame enchaîna. Frappe basse, vraie cette fois. Riwallon recula encore d’un pas, sortit de la ligne du glaive, vit le casque pivoter pour le suivre. La foule au-dessus murmurait, scandait, sifflait. Un rythme entier que l’oreille de Riwallon avait appris à découper.

Severius lui avait appris à les lire, les foules. Il avait été un élève attentif.

Le secutor enchaîna trois frappes. Vitesse, précision, intention. Le troisième coup passa la rondache. Une éraflure à l’avant-bras droit, superficielle, du sang qui montait à peine. Le quatrième coup arriva avant qu’il ait le temps d’évaluer le troisième.

Le pommeau du glaive entra dans les côtes gauches.

Riwallon entendit le son que faisait son propre souffle quand il sortait d’un coup, sans permission, sans avertissement. Le bronze avait absorbé une partie. Pas assez. Les côtes vibrèrent jusqu’à la colonne. La respiration se coupa pendant trois secondes.

Trois secondes pendant lesquelles le secutor aurait pu le finir.

Il n’attaqua pas.

Riwallon récupéra son souffle. Et comprit.

L’homme avait attendu. Il avait vu l’ouverture et il avait attendu. Riwallon avait vu ce type d’hésitation. Elle signifiait qu’il avait peur de prendre un risque. Elle signifiait qu’il tenait à sa vie plus qu’à cette victoire.

Le genou gauche envoyait toujours son signal. Pas le signal du coup actuel. Le signal plus ancien. Tibia, rotule, cuisse, hanche. Douze ans que Brac’h avait ressoudé l’os. Douze ans que le geste de soulager la jambe revenait sans qu’on lui demande.

Riwallon serra la prise sur le glaive.

Sous les paumes, la même pulsation. Sourde. Plus haute qu’avant. Elle avait monté jusqu’à l’épaule maintenant.

Le secutor avait peur du risque, et c’était sa faille. Mais le combattant restait bon. Précis. Patient. Il finirait par voir une vraie ouverture, et celle-là il la prendrait.

Quelqu’un de bon.

Riwallon construisit autour de ça.

Quatre minutes. Riwallon les compta sans les compter, à la façon dont son corps comptait depuis qu’il avait l’âge de respirer dans une arène.

Quatre minutes de fausses erreurs. De retraites calculées. De coups laissés passer trop près pour qu’il le croie épuisé. De séquences bâties sur deux échanges pour être déclenchées au troisième.

Le secutor avançait. Le secutor croyait avancer. La différence resterait pour plus tard, quand l’un des deux serait encore debout.

La sueur coulait sous le plastron. Le bronze, froid vingt minutes plus tôt, était maintenant un four collé à la peau, et chaque mouvement frottait le métal contre les contusions fraîches avec une insistance méthodique. Le cuir des sangles avait pris l’humidité du dos. Les jambards collaient aux mollets. Le sable montait dans les ouvertures et y restait, grattant la peau au moindre déplacement.

Riwallon connaissait cette chimie. Le corps qui chauffait, le métal qui chauffait avec, l’odeur de la sueur qui devenait celle d’une bête qu’il portait sur lui sans avoir voulu l’enfiler.

Il connaissait moins l’autre chaleur.

Celle-là montait toujours. Épaule. Trapèze. Elle remontait maintenant vers la base du cou. Pas une brûlure. Une présence. Une autre source de feu dans son corps que la sueur n’expliquait pas, que rien dans quinze ans d’arène n’expliquait.

Il avait des questions à lui poser. Pas maintenant.

Trente mille voix faisaient un seul bruit.

Sauf une.

Un silence individuel, à hauteur de la loge pourpre. Un homme qui ne hurlait pas, qui ne respirait pas comme les autres, qui regardait avec la patience d’un propriétaire évaluant un cheval qu’il avait fini d’élever. Severius était trop loin pour être physiquement perçu. Riwallon le percevait quand même. Il l’avait toujours perçu. Le silence de Severius dans le bruit de l’arène avait sa propre fréquence, et le corps de Riwallon avait appris cette fréquence à treize ans en même temps qu’il apprenait le poids du glaive court.

Le secutor frappa.

Riwallon dévia, recula, laissa la lame passer à un demi-pouce du flanc droit. Trop près. Voulu. Il fallait que la foule croie qu’il faiblissait. Lui aussi.

Derrière son casque, l’homme dit un mot. Bref, guttural, dans un dialecte que Riwallon ne connaissait pas. Le ton n’avait pas besoin de traduction. C’était le ton qui promet un fait précis.

Une seconde de vide entre deux gestes.

Dans cette seconde, un mot lui vint qu’il n’avait plus prononcé depuis l’enfance.

Mab.

Le mot resta suspendu. Il ne s’effaça pas avec la seconde suivante, comme les choses qui remontent et redescendent. Il se logea quelque part, sous la nuque, à un endroit que Riwallon n’avait pas l’habitude d’habiter. Mab. Un son qu’il portait depuis l’enfance sans avoir jamais ouvert ce qu’il contenait. Sa bouche le connaissait, son sens aussi, mais le poids que ce mot avait dans la voix de son père au moment précis où il l’avait prononcé, ça, il ne l’avait jamais déplié.

Le combat reprit.

Riwallon ne savait pas combien de secondes il avait perdues. Trois. Cinq. Pas plus, parce que le secutor était encore en position d’attaque, pas en position de finir. Il avait dû voir une hésitation, en attendre d’autres. Bon. Patient. Il ne prenait pas une ouverture qu’il n’était pas sûr de tenir.

La même chaleur, aux paumes. Sans monter cette fois. Sans descendre. Elle s’installa. Avec Mab.

Riwallon resserra la prise. Le métal mordit la corne des paumes.

Il fallait finir.

Il commença à bâtir la sortie du combat comme il aurait bâti n’importe quelle séquence. Le secutor avait peur, attendait. Il fallait lui présenter ce qu’il croyait être l’erreur définitive de son adversaire, puis ne pas lui donner le temps de l’évaluer.

Riwallon laissa son flanc gauche s’ouvrir. Pas beaucoup. Juste assez pour qu’un combattant patient veuille s’y engager. Il fit semblant de se rattraper trop tard, laissa la rondache descendre d’un cran de trop.

Le secutor mordit.

Il ferma la distance en un pas et demi. Glaive haut, prêt à descendre vers la côte gauche découverte.

Riwallon avait déjà bougé.

Il entra sous la garde du secutor avant qu’il puisse réagir. Il frappa trois fois, coup sur coup. Rondache contre le bras droit pour briser la ligne du glaive adverse. Genou dans la cuisse pour casser l’équilibre. Mise à terre propre, l’épaule contre la sienne et le pied derrière sa cheville.

Le secutor finit à genoux dans le sable. Le souffle coupé. La gorge exposée.

La foule explosa.

Riwallon maintint la lame en place. Pointe à un pouce sous le menton du casque fermé. Il le sentit déglutir sous la pointe. Sentit la peur passer d’un corps à l’autre par le métal.

Il avait gagné.

Pour la première fois depuis le début du combat, il s’autorisa un souffle plus lent. Un seul. Les côtes gauches faisaient encore mal, il faudrait vérifier après, peut-être une fissure, probablement pas, et le genou protestait toujours sous son poids. Mais il était debout. Le secutor était à genoux.

Rien d’autre ne comptait.

Mab.

Le souffle lent fit remonter la chaleur. Le cou. La nuque. Une pression chaude derrière les yeux. Pas une douleur. Une attente.

Riwallon leva les yeux vers la loge du Dominus. Severius regardait, immobile, comme depuis le début. Riwallon ne baissa pas le regard. Pas encore.

Vingt pas sur sa droite, contre le mur de pierre du couloir nord, un esclave portait une torche enflammée vers les supports de fer.

Riwallon ne regarda pas la torche.

Le vent tourna.

L’odeur arriva.

Feu sur de la paille mouillée.

Non pas le feu propre et minéral de la torche. Une vibration de plus lourd, de plus gras, de plus définitif. La combustion lente et suffocante du chaume qui prend, des toits de paille humide que la flamme ronge de l’intérieur avant de jaillir vers le ciel. Une odeur qui n’avait rien à faire dans cette arène de marbre et de sable au cœur d’Aureum Prima.

Une odeur qui avait dix-sept ans.

Le monde s’effaça. Pas tout à fait. C’était cela, le pire.

Il restait debout. Ses jambes tenaient. Ses mains tenaient le glaive et la rondache. Mais une part de lui avait quitté cet endroit pour un autre, un lieu que ses pieds n’avaient pas foulé depuis l’enfance, une nuit qu’il avait passé dix-sept ans à ne pas regarder en face.

Les maisons qui brûlent ont une voix.

Un craquement sourd et continu, ponctué d’effondrements soudains, de sifflements aigus quand la chaleur trouve une poche d’air, d’un son qui ressemble à un gémissement mais n’est que le bois qui se tord. Il entendait cette voix maintenant, sous le rugissement de la foule, un son qui aurait toujours été là, en dessous, attendant le bon déclencheur pour remonter.

Son père cria.

Trois mots dans une langue que l’arène lui avait à moitié arrachée.

Mab. Le premier.

Le mot qui lui était revenu pendant le combat. Il s’ouvrit, maintenant, comme une porte trouvée dans une pièce qu’il pensait sans issue. Pas son sens. Le mot lui-même, qui devenait plus dense, plus présent, qui pesait d’un poids qu’il ne portait pas la seconde d’avant.

Et deux autres. Tan. Gwir. Trois sons qu’il portait depuis dix-sept ans sans en avoir percé la nécessité. Sa bouche les connaissait. Elle les avait mémorisés dans leur intégralité, dans leur rythme, dans l’intonation précise de la voix de cet homme au moment de les prononcer. Mab. Tan. Gwir. Fils. Feu. Vérité. Il avait toujours su ce que les mots voulaient dire. Il n’avait jamais su pourquoi son père les avait choisis.

Sa gorge se contracta autour des trois mots sans les libérer. Ses lèvres bougèrent à vide. Le corps connaissait le mouvement de la voix qui les avait prononcés. Il ne connaissait pas leur poids.

Et sous la voix, sous le feu, sous les trois mots sans réponse, autre chose.

Plus profond. Plus ancien que la mémoire de son père, plus ancien que le feu, plus ancien que la langue qu’il avait laissée derrière lui. Une chaleur pulsait au loin.

Doré. Profond. Patient.

La chaleur dans les paumes n’était plus la chaleur dans les paumes. C’était cette chaleur-là, en lui, qui répondait à celle qui pulsait au loin. La même tonalité. La même patience.

La chaleur avait un nord. Il ne sut pas le formuler. Au-delà des gradins, au-delà des toits d’Aureum, une autre source vibrait dans la même tonalité que ce qui pulsait en lui. La direction restait sans nom. Le corps la sentait, comme l’eau sent la pente.

La sensation monta dans ses bras, dans ses paumes, dans les jointures de ses doigts qui tenaient le glaive. Une chaleur qui n’était pas celle du sable ni celle du combat, venue de nulle part qu’il connaissait, allant quelque part qu’il ne pouvait pas voir. Le sang avait changé de température pendant trois battements de cœur.

Puis le monde revint.

Le monde revint mal. Le casque pesait trop. Le sable brûlait trop. La foule hurlait dans la mauvaise langue.

Les tempes pulsèrent. Un goût de fer dans la bouche, bref, intense, le goût du sang qui n’est pas du sang, celui que le corps fabrique quand un courant en lui vient de se déchirer et de se recoudre en même temps. La vision mit une seconde de trop à se stabiliser. Le sable, le ciel, la foule, tout avait un léger halo, et ce halo mit trois battements à se dissiper.

Le glaive avait glissé dans sa main. La pointe touchait le sable.

Le coup arriva par la droite.

Son corps agit avant que son esprit soit revenu, un réflexe gravé si loin dans ses muscles qu’il n’avait plus besoin d’être commandé. Il se jeta sur le côté, roula sur l’épaule gauche, les côtes fissurées hurlant sous l’impact du sable brûlant. Le secutor s’était relevé, avait vu l’ouverture, avait eu le bon instinct. La lame fendit l’air à l’endroit où sa gorge se trouvait une fraction de seconde plus tôt.

Le sable. Le ciel blanc. Le son de la foule qui changeait de nature, plus aigu, incrédule, traversé d’effroi.

Riwallon se redressa.

Le sable colla à la sueur de son dos. Les côtes envoyaient un signal continu qu’il reçut, enregistra, classa. Les mains fourmillaient encore, à peine, un résidu, la trace d’une chaleur qui s’éloignait. Il serra les doigts sur le glaive jusqu’à ce que la sensation se taise.

Ses mains tenaient encore le glaive et la rondache. Il n’aurait su dire comment.

En face de lui, le secutor l’observait. De la surprise mêlée à du respect.

L’homme avait raté la victoire la plus facile de sa vie. Ses épaules le disaient.

Riwallon régla sa respiration.

Un souffle. Deux.

L’odeur de fumée persistait. Il la chassa.

La voix de son père persistait. Il la chassa aussi.

La chaleur dans les mains persistait. Il ne sut pas comment la chasser.

Il décida qu’il s’en occuperait plus tard.

Il revint.

La fin du combat prit moins de deux minutes.

Pendant un instant, juste avant de frapper, il sut où le secutor allait poser le pied. Il ne sut pas comment il le sut.

Il ne prit plus aucun risque. Il ferma le jeu, travailla les jambes adverses déjà éprouvées, attendit que la fatigue soit complète. Le secutor reculait maintenant, ce qu’il n’avait pas fait de tout le combat, et ce renversement se lisait dans ses épaules. Riwallon frappa sans précipitation : rondache haute, coup bas au genou, mise à terre.

Pour la deuxième fois, le secutor se retrouva à genoux dans le sable.

Cette fois, il n’essaya pas de se relever.

Riwallon leva la tête vers la loge du Dominus.

Quintus Severius était là, bien sûr. Il l’était toujours. Assis dans sa loge d’honneur sous l’auvent de soie pourpre, vêtu d’une toge couleur ivoire, le visage immobile. Autour de lui, des sénateurs et leurs épouses s’agitaient, commentaient, riaient ou s’indignaient selon leur tempérament. Severius ne regardait aucun d’eux.

Severius regardait Riwallon, pas comme les sénateurs, avec le plaisir bruyant de spectateurs évaluant un cheval de course.

Severius regardait comme regarde quelqu’un qui a fabriqué ce qu’il voit. Avec la précision du propriétaire. Avec le calme.

Riwallon soutint le regard. Baisser la tête en premier, dans ce jeu-là, confirmait ce que Severius soupçonnait. Tenir le regard, laisser le doute en place. Le doute était une armure aussi.

Le Dominus leva deux doigts. Grâce accordée.

Riwallon abaissa son glaive. Le secutor tomba en avant sur les mains, la tête basse. Il vivrait.

La foule hurlait.

Riwallon la laissa hurler.

Le glaive tomba dans le sable.

Il ne ressentait rien. Le vide qui venait avec le soulagement et qu’on ne pouvait pas appeler joie. Mais sous le vide, autre chose, cette fois.

Ce qu’il ne savait pas nommer.

Ses paumes chauffaient. Un fourmillement sous les callosités, bref, involontaire, le même qui revenait certaines nuits dans le dortoir quand il tendait les mains vers ce que ses yeux ne voyaient pas.

La torche brûlait toujours, vingt pas sur sa droite. La flamme ordinaire d’une journée ordinaire dans l’arène la plus célèbre d’Aureum. Elle sentait la graisse, le fer chaud, rien d’autre.

L’odeur de chaume brûlé était partie.

La voix de son père était partie.

Mais une tension avait changé, une certitude tiède et inconfortable au fond de la poitrine.

Une attente.

Riwallon traversa l’arène vers le tunnel d’accès, ses pieds nus silencieux sur le sable brûlant. Il nota, sans s’y arrêter, que la plante de ses pieds ne sentait plus la chaleur du sol. Le sable avait refroidi sous ses pas. Comme si son corps lui-même avait changé de température et que la différence n’existait plus.

Il ne s’y arrêta pas.

Derrière lui, trente mille inconnus continuaient de hurler son nom.

Il ne savait pas ce que ce nom voulait dire.

Petrus l’attendait à l’entrée du tunnel, non à la sortie de l’arène. Il n’avait pas regardé le combat. Il ne regardait jamais.

Petrus tendit linge et gourde sans un mot. Riwallon vida la moitié de la gourde sur son visage, but le reste, sentit la fraîcheur descendre dans sa poitrine et se perdre au loin vers les côtes qui protestaient encore. Il s’essuya. Le tissu revint rouge.

Moins que d’habitude.

Petrus l’examina rapidement, pas le regard d’un serviteur qui s’inquiète, mais celui d’un homme évaluant les dommages. Le garçon défit la mentonnière, retira le casque d’un geste qui connaissait l’angle. Hégémonie centrale, joues libres, visière basse. Ses mains montèrent aux sangles du plastron, les défirent une à une. Le bronze quitta le torse. La gravure des cerfs entrelacés vint à la lumière. Une éraflure profonde à l’épaule droite, deux bosselures sur le flanc gauche, une longue strie oblique près de la hanche. Puis les marques du corps : les côtes gauches, le genou, l’éraflure de l’avant-bras déjà coagulée. Petrus nota chaque marque, l’œil d’un artisan qui inventorie son outil. Pas d’inquiétude. Un inventaire.

Riwallon ouvrit la bouche.

Petrus posa une main sur son bras.

Petrus tenait un pli de parchemin scellé de cire rouge.

La cire rouge portait l’empreinte de la louve impériale, et, pressée tout contre, plus petite, une seconde marque qu’il ne sut pas lire. Il ne s’y attarda pas. Il n’avait pas besoin du sceau pour savoir de qui venait le pli. Une seule personne envoyait des messages pendant les combats, pendant que son destinataire saignait toujours. Une seule personne pour qui le temps entre la victoire et la convocation devait être aussi court que possible. Non par impatience, mais parce que le Dominus considérait que les heures suivant un combat étaient les plus instructives. Un homme fatigué dit la vérité plus facilement qu’un homme reposé.

— Ce soir ?

Petrus secoua la tête.

— Maintenant.

Fin du chapitre I

La suite s’écrit. Le livre paraîtra en auto-édition.